jeudi, juillet 19, 2007

de

PSYCHE
LIVRE PREMIER

Le matin rougissant, dans la fraîcheur première,
Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumière,
Et la forêt joyeuse, au bruit des nids chanteurs,
exhale son réveil en d'humides senteurs.
La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée,
Et sourit au soleil sous la brume envolée.
Entre les fleurs, Psyché dormant au bord de l'eau,
S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau,
Et baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève,
Son regard luit pourtant comme après un doux rève.
La terre avec amour porte la blonde enfant ;
Des grands rameaux sur elle agités doucement
Le murmure et l'odeur s'épanchent sur sa couche ;
Le jour pose en naissant un rayon sur sa bouche.
D'une main supportant son corps à demi-penché,
rejetant de son front ses longs ceveux, Psyché
Ecarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle,
Respire, et sent la vie, et voit la terre belle ;
Et blanche se dressant, dans sa robe aux longs plis,
Hors du gazon touffu monte comme un grand lis,
Les aromes, les bruits et les clartés naissantes,
Les émanations de partout jaillissantes,
Ont envahi son âme, ébranlée un moment ;
Et devant la nature elle hésite en l'aimant.
Dans une langue alors que la vierge surprise
Sut comprendre et parler sans qu'elle l'eût apprise,
Les fleurs, les nids, les flots étant là seuls vivants,
Un invisible choeur chantait avec les vents :
CHOEUR INVISIBLE.
Viens, nous t'aimons déjà ; viens, O douce inconnue ;
La terre où tu manquais tressaille à ta venue.
Viens, habite avec nous ce monde jeune et pur ;
Nul être malfaisant n'en trouble encor l'azur.
Prends avec nous ta part de ses faveurs fécondes,
Goute avec amitié ses épis et ses ondes ;
Ses arbres innocents n'ont pas de fruits amers,
Et la douceur du miel coule au fond de ses mers.
Mêle au sien ton bonheur, et ta grâce à ses grâces ;
Ses germes de beauté fleuriront sur tes traces ;
Sois belle, sans rougir, dans ton jardin natal ;
On n'y connaît pas plus la pudeur que le mal.
Viens ; de tes frais pensers ne fais point de mystère
A ces plantes tes soeurs, à ces oiseaux tes frères !
PSYCHE
Que la lumière est douce, et que l'air plein d'encens
Baigne d'un flot sonore et pénètre mes sens !
Quel souffle harmonieux me caresse et m'enivre !
Et si la vie est telle, Oh ! qu'il fait bon vivre !
Vivais-je avant cette heure ? ai-je vu ce soleil ?
N'est-ce pas la naissance de mon premier réveil ?
J'ai bien au fond du coeur en de vagues images
Des bois, de grands vallons, des fleuves, des rivages,
Où, le couronné, j'allais, fille de roi,
Guidand au bord des eaux des vierges comme moi ;
Mais dans ce pâle monde aux formes indécises,
Ni chanson, ni parfum ne flottaient sur les brises ;
la terre était muette et le ciel sans clarté ;
Et je ne sentais pas la vie et la beauté.
Ah ! j'ai dormis peut-être, en un rêve encor sombre,
De ce monde promis j'aurai vu passer l'ombre.
Choeur des vivants, salut ! salut, O monde vrai,
En qui je me réveille et dans qui je vivrai.
Terre, fleuves, oiseaux, divin peuple des êtres,
Etes-vous, dites moi, mes hôtes ou mes maîtres ?
Bruits, souffles embaumés, rayons, charme des yeux,
laisse, que je t'adore, O monde harmonieux !
CHOEUR INVISIBLE.
Nous entourons d'amour la couche ou tu repose.
Enfant, toi la plus belle et la reine des choses.
Vois ; partout, dans ces bois, ces prés, sur ces hauteurs,
dans ces fleuves, il est pour toi des serviteurs.
PSYCHE
La terre à mon réveil portait, déjà parée,
Les chênes, peuple antique, et la moisson dorée.
Ces nids étaient bâtis, ces rochers étaient vieux,
Et la plus jeune fleur s'ouvrit avant mes yeux.
Sans moi l'herbe a verdi, l'onde a trouvé sa pente ;
Un autre ordonna tout avant mon âme absente ;
Un maître ici se cache, et si ce n'est pas toi,
O voix de ces beaux lieux ! quel est donc notre roi ?
CHOEUR INVISIBLE.
réglant l'être et la vie en un accord suprême,
Le roi de cet empire asservit les dieux même ;
Et les monstres des mers bondissent sous ses traits.
Nous, tour à tour chantant, voix joyeuses ou graves,
Venant de lui vers toi, nous sommes ses exclaves.
PSYCHE
J'ai gardé du sommeil un rêve, un rêve animé,
Eclos à la même heure où mon coeur fut formé :
Une voix qui semblait descendre des collines
M'appelait, m'invitait à des noces divines.
les vierges ma paraient pour un hymen certain.
Vers l'époux inconnu, roi d'un pays lointain,
Entrainée, et cédant à d'invisibles charmes,
J'allais avec amour, mais non sans quelques larmes.
Le réveil, ces beaux lieux, ce jour qui luitt sur moi,
De mes désirs craintifs ont redoublé l'émoi.
CHOEUR INVISIBLE.
Espère. A son vrai but, comme la source vive
A l'éternelle mer, toute espérance arrive ;
Chaque rêve et chaque ombre ont leur réalité.
Viens : par le jeune époux ce monde est habité ;
C'est lui qui nous envoie, abrégeant ton attente,
Au seuil de son palais saluer son amante.

Et la voix s'éteignit ; mais le son prolongé
Resta flottant sur l'air de musique chargé.
sur l'haleine de l'onde et l'herbe attiédie,
Comme un soupir du sol montait la mélodie.

Psyché, livrant son âme aux souffles merveilleux,
Aux accords, aux rayons émanés de ces lieux,
S'avance au bord du fleuve, et dans sa marche lente
Ecoute chaque nid et parle à chaque plante.
La tendre symphatie illumine son oeil ;
Les fleurs et les oiseaux lui rendent son accueil ;
Flots et feuilles, près d'elle ont un plus frai murmure,
La terre abondamment exhale son odeur pure,
Tous les êtres semblaient, domptés par sa douceur,
L'adorer comme reine et l'aimer comme soeur.
L'enfant partage entre eux les grâces du sourire,
Et prend possession du fraternel empire ;
Sa main des grands lions flatte les crins épais,
-Car rien n'avait alors troublé l'antique paix,
Tout ce qui vit formait une seule famille ;-
Mille oiseaux par les bois suivent la jeune fille ;
La mousse s'épaissit lorsqu'elle y veut s'asseoir.
Ainsi dans la vallée elle erra jusqu'au soir.
Admirant tout, les fleurs, les cieux, et l'air sonore,
Et rêvant de ce roi qui se cachait encore.
or la nuit, déployant ses ailes de vapeurs,
Ramène vers Psyché les invisibles choeurs ;
C'est d'abord sur la brume une rumeur qui vole,
Et le son rapproché devient une parole.
CHOEUR INVISIBLE.
Voici l'heure d'hymen, nous précédons l'époux,
Il étaeint les flambeaux de son bonheur jaloux.
Revêtant ses plaisirs de calme et de mystère,
Il attend pour aimer l'heure ou s'endort la terre.
Les oiseaux en leurs nids, l'un l'autre serrés,
Et l'abeille en sa ruche, et la cigale aux prés,
Et les nappes d'azur que nuls souffles ne plissent,
Et le vent dans sa grotte, et les bois s'assoupissent.
Sur les insectes d'or les grands lis ne sont clos,
Et le dernier rayon est rentré sous les flots.
Sans que bruits où lueurs troublent sa paix suprême,
La sainte volupté peut jouir d'elle-même ;
Que l'ombre sur ton front pleuve sans t'alarmer,
Viens, l'inconnu t'attend ; viens ; c'est l'heure d'aimer.

Devant elle glissant comme un zéphir paisible,
le choeur chantant toujours et toujours invisible,
Sur sa trace écartait doucement les rameaux ;
Et Psyché, telle on voit sur l'écume des eaux,
Après un grand navire une fleur qui surnage,
Suivait à son insu l'harmonieux sillage,
Et le flot la porta vers le palais heureux;
par la vertu des chants il s'ouvrit devant eux.
Sous les grands toits déserts les mêmes voix mystiques
La conduisaient encore à travers les portiques ;
Elle y semblait voguer sur des courants secrets ;
Tel, sur un lac tombé, le rameau des forêts,
par des eaux qu'on dirait immobiles, sereines,
Est poussé jusqu'au fond des grottes souterraines.
La vierge ainsi s'avance effleurant le tapis,
Entre les murs jaspés de marbre et de lapis,
Où, de mille flambeaux étoilant les arcades
L'or étincelle au front des blanches colonnades ;
Et l'invisible guide a déposé Psyché
Sur le lit nuptial dans la pourpre caché.
La voix expire alors, le palais devient sombre :
L'enfant s'étonne et tremble, et pleure au sein de l'ombre,
Et nul enseignement n'éclairant sa pudeur,
Son ignorance même ajoute à sa frayeur.

Une autre voix bientôt monta dans le silence,
Un chant si doux, si plein de grâce et de puissance,
Qu'auprès de sa musique, ornement de la nuit,
Les premières chansons n'étaient rien qu'un vain bruit.
C'est l'invisible roi du vallon de délices.
Il vient de l'âme en fleur posséder les prémices,
C'est l'archer qui répand ses flèches en tout lieu,
C'est lépoux, c'est Eros, c'est vous, O jeune Dieu !

Ne crains pas, O Psyché, dans cette nuit propice,
Laisse, ea toi que l'espoir avec l'amour se glisse ;
Voici, voici l'époux, son visage voilé,
Mais son coeur à tes yeux s'est déjà révélé,
Et tu peux, à travers l'ombre qui l'environne,
Juger par ces tréssors celui qui te les donne.
Vois cette heureuse terre, est-ce un dieu sans amour
Qui pour don nuptial t'offrit ce doux séjour ?
Toute chose est à toi dans ce fécond royaume,
Le chêne t'y doit l'ombre, et la rose le baume ;
Le vent, l'onde, l'oiseau, tous bruits mélodieux
Sont nés pour ton oreille, et le ciel pour tes yeux ;
Pour tes lèvres de miel, le lait, ce qui ruiselle
A flot de chaque ruche et de chaque mamelle ;
La mousse pour tes pieds, les gazons caressants,
Tout est fait pour payer un tribut à tes sens.
Lorsque tu parleras, partout dans les campagnes
des voix te répondront, tes fidèles compagnes.
Chez les êtres vivants avec toi conviés,
Tu pourras à ton gré choisir des amitiés.
Durant le jour souvent la voix de l'époux même
Te fera souvenir qu'il te suit et qu'il t'aime ;
Et chaque soir ici tu viendras reposer
Sur sa douce poitrine et goûter son baiser.
Mais si tu ne veux pas, comme ton premier songe,
Voir s'effacer l'ivresse où ce baiser te plonge,
N'ose pas, O Psyché, d'un flambeau curieux,
Interroger d'hymen le lit mystérieux ;
Le destin plus puissant et sans doute plus sage,
Ne veut pas de l'époux te montrer le visage ;
Mais livre-lui ton âme, enfant, et tu verras
S'éveiller tout un monde éclos entre ses bras.

Et les lèvres d'Eros touchant son front pudique
Y déposent le sceau de l'union mystique ;
Bientôt la vierge laisse en son trouble charmant
Sa ceinture tomber sous les doigts de l'amant,
Et parmi les soupirs et les baisers sans nombre,
Les rites de l'hymen s'accomplirent dans l'ombre.

Le palais vaste était inondé de soleil,
Lorsqu'au matin Psyché secouant le sommeil,
Cherchait près d'elle Eros et lui parlait encore ;
Mais le nocturne époux avait fui dès l'aurore.

Cinq minutes de rire pour un adulte, durent une éternité pour un enfant.

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